Féminisme et autostop

Juin 2019

Cela fait aujourd’hui 9 mois que je suis sur la route.

Après avoir traversé 11 pays et parcouru 20 000 kilomètres en stop, je ne cesse de m’émerveiller devant la diversité incroyable des rencontres que ce mode de transport permet. Il y a quelque chose d’exaltant à entrer par hasard dans un camion de pompiers espagnols, rencontrer une femme politique candidate au Congress, jouer de la guitare dans un van hippie, rire des histoires surréalistes des dealers américains, monter gratuitement dans un taxi irlandais ou encore écouter une dame de 75 ans raconter sa jeunesse bohème à bord de sa décapotable.

Pourtant, une personne sur deux ouvre des yeux ébahis lorsque je raconte mes histoires de voyage. Mes conducteurs eux-mêmes ne comprennent pas toujours ce que je fais au bord de la route. Aux États-Unis, les gens qui s’arrêtent s’imaginent régulièrement que j’ai dû avoir un accident : « Tu as besoin qu’on t’amène à l’hôpital ? » me demandent-ils, paniqués. « Heu, non ça va. » (faire du stop ou même simplement ne pas avoir de voiture est inconcevable pour de nombreux américains). Quand j’explique que je suis enseignante, on fronce parfois les sourcils, comme si c’était incompatible avec le statut d’auto-stoppeuse. En Europe de l’est, dire que je voyageais seule (et que je n’étais pas mariée par dessus le marché) me valait des regards désapprobateurs. Je m’habitue à ce qu’on s’étonne que je ne sois pas morte et à être regardée alternativement comme une extraterrestre ou une super-héroïne. Je ne pense mériter aucun de ces deux titres. Après tout, je vois mal en quoi découvrir le monde par le biais de rencontres spontanées avec les locaux constitue un acte exceptionnel. Alors pourquoi ce tabou ?

Un élément de discours récurrent me heurte particulièrement, celui qui affirme que « c’est trop dangereux pour une femme ». Vous l’aurez deviné, le danger, c’est les hommes. Régulièrement on tente de me raisonner, de me convaincre du péril masculin auquel ma faiblesse présumée ne pourrait pas faire face. Récemment, j’ai dû tambouriner furieusement contre la portière d’un routier américain qui voulait absolument appeler la police pour qu’ils m’achètent un billet de bus (oui, c’est absurde) ; j’avais beau lui répéter que je n’en avais pas besoin, il insistait et composait déjà le numéro en m’assurant que c’était pour mon bien sinon j’allais finir découpée en morceaux/violée/dévalisée. Ce discours est certes basé sur de bonnes intentions, on veut m’aider, mais je vois bien le message qui m’est ainsi renvoyé : tu es une femme, tu es trop faible pour explorer le monde seule. Voire même : pour qui te prends-tu, comment oses-tu ne pas être terrorisée par les hommes ?

Alors je ne prétends pas que nous vivions chez les bisounours. Surtout en tant que femme (enfin en tant que personne éduquée comme une femme n’ayant pas choisi son genre) ; je peux bien avoir les convictions féministes que je veux et penser que la différence binaire entre les sexes est un mythe – basé sur des millénaires de constructions sociales -, je ne peux pas nier la réalité du sexisme.

Mais, une fois ce constat établi, se pose la question : qu’est-ce qu’on fait ? Devrais-je rentrer chez moi, renoncer à mon voyage par peur des hommes dangereux qui pourraient croiser mon chemin ? Devrais-je limiter l’exercice de ma liberté parce que la construction sociale de la masculinité le rend trop dangereux ? Ou bien y a-t-il d’autres facons d’appréhender le risque du voyage au féminin ?

Comme beaucoup d’auto-stoppeuses avant moi, je me suis dit que je n’avais pas envie de vivre ma vie en tant que proie. Alors j’ai cherché des solutions, des techniques, à la fois psychologiques et concrètes, pour sortir de ces représentations. J’en avais assez d’avoir peur donc j’ai arrêté d’avoir peur. Et ça va, je vous assure. Parce qu’il n’y a aucune raison que s’approprier ce grand terrain de jeu qu’est le monde soit réservé aux hommes, et parce que le genre n’est qu’une construction qui ne devrait jamais empêcher qui que ce soit de faire quelque chose.

Stop en Espagne

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À quelles formes de sexisme fait face une auto-stoppeuse ?

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Il y a peu de temps j’ai fait la rencontre de Willow, une femme de 60 ans absolument formidable qui a fait un tour des communautés autogérées aux États-Unis en stop dans les années 80. En discutant, nous nous sommes étonnées de la similarité de nos récits de route : il semble que les injonctions sécuritaires faites aux femmes n’aient guère évolué en quarante ans.

 

Petit cours sur la société patriarcale, niveau débutant

J’observe les dégâts causés par une société fondée sur l’inégalité des sexes tous les jours. Dans la répartition du féminin et du masculin qu’on nous impose – qui n’est pas seulement différenciée mais aussi hiérarchique – les hommes sont les dominants. La force physique, la violence font partie des attributs traditionnels de la masculinité, tandis que les femmes ne sont que douceur, fragilité et paillettes. Entre autres problèmes, notre société apprend aux hommes à devenir des prédateurs sexuels et comme nous les femmes sommes si faibles (de fait, nous sommes rarement éduquées à développer notre force physique et à nous affirmer), nous devrions les craindre.
Bien entendu, cette analyse ne s’applique pas à tous les hommes, elle s’appuie sur des généralités qui construisent la réalité sociale ; ceci dit rares sont les hommes que j’ai rencontrés qui soient exempts de masculinité toxique.

 

Changement de perspective

Forcément, présenté comme ça, on dirait que c’est mal barré pour l’autostop au féminin. Bonne nouvelle : tout ça n’a rien de naturel. C’est là qu’arrive le féminisme ; il n’y a donc plus qu’à déconstruire et à résister avec humour à l’injonction à la peur qu’on veut assigner à notre genre. Et puis je me dis que tous les conducteurs.trices qui me font la morale auront eu au moins une représentation d’auto-stoppeuse en solo dans leur vie ; ils sauront que c’est possible.

Si cette réalité sociale est présente en voyage – je suis perçue comme un être fragile un peu trop téméraire et mon corps est sexualisé plus que je ne le souhaiterais – je ne la ressens finalement pas tellement plus que dans mon mode de vie urbain des années précédentes ; le sexisme est omniprésent quoi que l’on fasse. Sarah Gysler, qui a fait le tour du monde sans argent, écrit très justement :

« Je ne crois pas qu’il soit plus dangereux de voyager en tant que femme. En tout cas pas plus que de vivre en tant que femme. »

 

Le sexisme bienveillant

Ce qui m’arrange, c’est que mon genre fait que les gens ont plus peur pour moi qu’ils n’ont peur de moi. Donc ils s’arrêtent plus souvent ; mon temps d’attente moyen est d’environ 20 minutes. Le genre féminin fait partie des critères (basés sur des préjugés) qui rassurent les gens, comme le fait d’être jeune, ou blanc. Les femmes me le disent presque toutes :

« Je ne t’aurais jamais fait monter si tu avais été un homme. » (et parfois elles se retournent vers leur fille, le ton autoritaire : « Toi, tu ne feras JAMAIS ça ! »)

Je remarque un ensemble d’attitudes typiques caractérisées par un « sexisme bienveillant » : c’est gentil mais ça m’essentialise en tant que femme, ce dont je me passerais bien. On me demande par exemple souvent ce qu’en pensent mes parents. J’ai la conviction qu’on ne me poserait pas autant la question si j’étais un homme (mon indépendance serait alors une évidence). « Si tu étais ma fille, je ne serais pas d’accord. » (je ne crois pas qu’ils aient conscience que si j’étais leur fille je n’attendrais probablement pas leur accord…). Ma réponse consiste donc généralement à hausser les sourcils en répondant que mes parents se portent bien et à utiliser l’argument je-suis-une grande-fille-et-je-fais-ce-que-je-veux mais ça n’est pas toujours suffisant.

Certains comportements clairement masculins me font sourire. S’ils proposent de m’accompagner un peu plus loin pour m’arranger, certains hommes insisteront sur leur galanterie alors que les femmes me conduiront de façon entendue sans attendre de reconnaissance. De la même façon, il n’y a que les hommes pour me donner des conseils de stop et m’expliquer comment je devrais m’y prendre (la magie du mansplaining), ce qui est drôle car la plupart n’ont jamais fait de stop ; j’évite en général soigneusement de suivre ces conseils.

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Stop en Slovénie

 

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Comment appréhender les risques de l’autostop au féminin ?

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Récemment j’ai eu ma grand-mère au téléphone, elle s’étonnait :

« Tu sais Lola, j’ai du mal à croire que tu fasses ce voyage, je me rappelle de toi petite qui n’osais pas avancer à plus d’un mètre du bord quand on allait à la rivière… »

J’ai ri car elle n’avait pas tort : j’ai été une petite fille craintive et peu débrouillarde toute mon enfance. Encore aujourd’hui, j’ai le vertige, j’ai une phobie ridicule des insectes (mais j’y travaille), j’évite soigneusement toute activité physique un peu intense… En bref, je suis loin d’avoir le profil de l’aventurière téméraire et en cela je corresponds tout à fait aux stéréotypes de mon genre. Mais pour le stop ce n’est pas grave : quelques précautions, un peu de culot et un soupçon de rhétorique féministe sont tout ce dont j’ai besoin.

 

Nos idées préconçues sur les risques, notamment d’agressions sexuelles

Les arguments sécuritaires sont toujours les mêmes et les destins qu’on me prédit varient peu : je finirai soit assassinée, soit agressée sexuellement, soit les deux (et mes organes seront revendus à la mafia japonaise).
Les gens ont rarement fait des études de criminologie ; les peurs reposent dans 95% des cas non pas sur des recherches, ni même des expériences personnelles, mais sur des faits divers rapportés par les médias. À force de n’entendre que des histoires sordides et jamais les actualités positives, on finit par croire qu’il y a des Nordahl Lelandais à tous les coins de rue.
Pourtant, la leçon fondamentale de l’autostop est la foi en l’humanité : on fait confiance à des inconnus et ça marche, on s’étonne de la gentillesse des conducteurs à chaque trajet. Je suis toujours ébahie de constater à quel point la perception du monde des gens est déformée par le journal télévisé. Ayant grandi en banlieue parisienne dans le 93, j’ai appris à me méfier du discours fantasmé sur l’insécurité assez rapidement. Il y aurait d’ailleurs beaucoup à écrire sur l’instrumentalisation de la peur comme arme politique de division.
En tout cas, pour ce qui est du risque du meurtre, il suffit d’établir un rapport statistique entre le nombre de serial-killers récents (ou de meurtres par des inconnus) et la population mondiale pour conclure que j’ai plus de chances de me faire écraser par un camion poubelle que de finir morte dans une cave.

En ce qui concerne le viol et l’agression sexuelle, la question se pose en effet puisque, si j’en crois un chiffre entendu récemment, 12% des femmes ont été violées au cours de leur vie. Mais dans quelles circonstances et par qui ? Valérie Rey Robert, auteure d’un livre sur la culture du viol, explique :

« On s’imagine souvent que le viol ça arrive dans un parking ou dans la rue, la nuit, qu’il est commis à l’aide d’armes ou de violence physique. (…) On voit l’agresseur comme un fou, un marginal. »

Au contraire, elle démontre que les viols sont rarement commis par des inconnus armés ou par des psychopathes dans leurs voitures. Dans 80% des cas, le violeur est quelqu’un que la victime connaît et dans 90% des cas le viol est commis sans coups ni armes car la victime est généralement tétanisée et incapable de se défendre. Les violeurs ne sont donc pas des psychopathes mais des monsieur-tout-le-monde, nous en avons tous.tes rencontrés. Il est là le réel danger : croire que les violeurs « c’est les autres ».

Conclusion : vous avez donc probablement plus de chances d’être agressée sexuellement en partant en vacances en famille qu’en voyageant en stop (bon okay, j’exagère un peu).

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Stop en Angleterre

 

Quelques idées pour apaiser les peurs

Anick-Marie Bouchard, une grande voyageuse qui a mené une étude sociologique sur l’autostop au féminin, parle de l’importance de la préparation mentale :

« Il faut s’imaginer le pire et les façons de s’en sortir ».

D’autres techniques pour réduire les risques peuvent être envisagées : faire du stop à deux (duo mixte ou pas, les risques sont minimes et en plus on subit dix fois moins de leçons de morale), faire de petits trajets, prendre des cours d’autodéfense, tenter le stop actif (aller parler aux gens dans les stations service, ce qui permet de choisir ses conducteurs), prévoir des transports alternatifs au cas où le stop ne fonctionne pas, prendre en photos les plaques d’immatriculation et les envoyer en textos à quelqu’un, avoir une bombe au poivre sur soi…

Personnellement je n’utilise aucune de ces techniques (à part le stop actif de temps en temps, ça va plus vite). Concrètement, je n’ai pas tellement de moyens de me défendre. J’ai eu une petite bombe au poivre dans mon sac à dos pendant quelques mois mais je m’en suis débarrassée et mon couteau me sert principalement à couper des tomates (je ne sais pas l’utiliser, si on m’attaquait il pourrait trop facilement se retourner contre moi). Quant à mes compétences d’autodéfense… En primaire, je me souviens qu’on avait fait un cycle de judo et j’entends encore le prof me dire : « Hmm… c’est pas trop ton truc le judo, non ? » en me regardant rater chaque prise successivement. J’en suis toujours au même stade (c’est regrettable : j’envisage d’y remédier dans un futur indéfini).

Néanmoins je pense que, plus que les précautions sécuritaires, l’essentiel réside dans l’attitude. Donner l’impression qu’on a peur attire le danger. En revanche, savoir expliquer pourquoi on fait du stop, avoir un peu de répondant et dégager de la confiance éloignent les potentiels risques.

 

La communication, une arme réelle

S’il y a un apprentissage obligatoire c’est donc celui-là : la communication (savoir dire non, notamment). Au cours de mon voyage, j’ai appris à définir clairement mes limites et à demander à ce qu’elles soient respectées. Si je suis mal à l’aise dans une voiture, je vais le verbaliser et je sais que je n’hésiterai pas à laisser tomber la politesse si la personne au volant ne réagit pas.

Je ne fais jamais confiance instantanément et, quand mon conducteur est un homme seul, ma vigilance redouble. J’essaie d’être claire tout de suite car je ne peux avoir un échange intéressant avec un homme que si j’ai la certitude qu’il n’y a pas d’ambiguïté quant à l’issue du voyage : je ne vais pas avoir de relations sexuelles avec lui, ni lui donner mon numéro. Alors je communique, j’explique pourquoi j’ai choisi ce mode de transport et je fais de la pédagogie féministe de façon ferme si je vois que c’est nécessaire.

Au fur et à mesure, j’ai pris quelques réflexes. Dans 95% des cas où je monte en voiture avec un homme seul, je sais au bout de cinq minutes que le trajet va bien se passer. Dans 5% des cas, je pressens d’éventuelles tentatives de drague à venir et parfois je fais exprès de faire des remarques appuyées du genre : « C’est pénible les mecs qui pensent que j’ai envie qu’ils me draguent en stop. Tu imagines ? » ou je communique directement : « Excuse moi, la drague en stop c’est pas mon truc. Soit tu arrêtes soit tu me laisses descendre. » En général ça calme. Dans quelques rares cas, ça n’a pas été suffisant ou bien je n’ai pas assez communiqué et j’ai dû dire non à des propositions sexuelles plus ou moins explicites. À chaque fois j’ai refusé sèchement et le conducteur s’est excusé en me faisant descendre quand je le demandais. Ces expériences m’agacent mais elles ne sont pas le propre de l’autostop, comme le rappelle Anick-Marie :

« Rien de bien choquant quand on a l’habitude. Les serveuses de bars ont le droit à pire dans leur quotidien. »

Parmi les autres types de rhétorique que j’utilise lorsque c’est nécessaire, il y a le « C’est important ? » quand on me demande si je suis mariée ou si j’ai un copain dès les premières questions. On m’a parfois conseillé de dire que j’étais en couple pour décourager les avances mais je ne le fais pas. Je refuse de m’inventer un mari/copain imaginaire qui me garantirait la paix : j’exige d’être respectée en tant que femme seule, pas en tant que « femme de » ou « copine de ».
Depuis peu, j’ai commencé à dire « Je n’aime pas les commentaires sur mon apparence, j’ai besoin de ne pas me sentir objectifiée quand je rencontre des inconnus » dès que j’ai droit au classique « Qu’est-ce qu’une jolie fille comme toi fait seule sur la route ? » (ont-ils seulement idée de combien de fois j’ai entendu ça ?). Ça laisse parfois mes conducteurs ébahis : « Tu n’aimes pas qu’on te dise que tu es jolie ? »
À la moindre petite tape sur l’épaule, je précise également que je n’apprécie pas d’être touchée sans qu’on me l’ait demandé.

Je n’ai pas souvent besoin d’utiliser ces précautions : la grande majorité de mes conducteurs hommes sont sympathiques et respectueux. Et même lorsque j’y ai recours, le rapport reste quasiment toujours cordial. Ces réflexes ne m’empêchent pas de nouer des liens : ils sont des garde-fous qui rendent justement un échange sain possible.

 

Et s’il m’arrivait vraiment quelque chose ?

Alors que se passerait-il si ce conducteur un peu lourd ne me laissait pas descendre de la voiture lorsque je lui demande ? Ça se compliquerait, c’est sûr. La possibilité qu’il m’arrive quelque chose de grave est réelle, je l’ai toujours à l’esprit. Mais soyons clairs : une vie sans risques, ça n’existe pas. Sarah Gysler l’affirme :

« Peut-être qu’avec mon mode de vie je m’expose plus que la moyenne. Mais si l’alternative est de rester sagement chez moi, j’aime mieux m’exposer. Autant tomber sur un psychopathe plutôt que de vieillir dans la peur constante de l’autre et de l’inconnu. »

Le risque existe, il faut faire avec. Camille Paglia propose de penser le viol comme « un risque à prendre, inhérent à notre condition de filles » : notre société fonctionne comme ça pour l’instant mais il n’y a pas de raison que le sexisme nous empêche de vivre.
Même s’il devait m’arriver quelque chose, hormis la possibilité fort peu probable de me faire tuer, j’essaierais de faire en sorte que ça ne marque pas ma vie à tout jamais. Lorsqu’elle évoque son viol en autostop à 17 ans, Virginie Despentes déplore le non-dit qui entoure cette question : « il faut être traumatisée d’un viol » et ne jamais en parler. Je ne minimise pas l’impact potentiel d’un viol mais je me dis que si ça m’arrivait, je passerais plus de temps à essayer de m’en remettre qu’à regretter d’avoir « osé » m’aventurer à voyager seule.

Stop en Irlande

 

Lorsque j’évoquais la suite de mon voyage en Amérique latine, Willow m’a dit :

« Tu n’as pas peur et tu es aventureuse, je ne me fais pas de souci pour toi. »

Pourtant, encore l’an dernier, mon mode de voyage actuel m’aurait paru terrifiant ; le voyage fait évoluer les gens de façon étonnante.
Aujourd’hui, je suis arrivée à la conclusion que si faire du stop présente un danger, vivre dans une société sexiste sans être féministe – donc sans avoir les moyens de se défendre – l’est certainement encore plus.
Il ne s’agit évidemment pas de dire que toutes les femmes doivent en faire l’expérience mais simplement de détabouiser l’autostop au féminin : c’est un droit. Je fais du stop parce que j’aime la sensation de liberté que les rencontres spontanées et l’imprévu me procurent (et parce que comme ça je n’ai jamais peur d’être en retard pour le bus…), c’est mon choix.
En martelant aux femmes que le monde est trop risqué pour qu’elles s’y aventurent au lieu de leur apprendre à se défendre, on accepte l’hégémonie masculine comme seule réalité possible. Car l’injonction à la sécurité faite aux femmes en réponse à la dangerosité d’une société dominée par les hommes ne fait que renforcer les inégalités au lieu de lutter contre, le stop est un exemple parmi d’autres. Et puis, quand le monde est une pièce de théâtre où on est forcé de jouer un rôle qu’on n’a pas choisi, pourquoi ne pas prendre le parti d’improviser ?

 

7 réflexions sur “Féminisme et autostop

  1. Pierre Gros dit :

    Merci pour ce super récit de voyage. Si je peux me permettre de parler de quelques souvenirs américains universitaires, on nous disait « n’ouvrez pas la porte vous risquez de vous faire tuer ou violer » en fait on nous demandait d’avoir peur. Le temps passait et je lisais les journaux gratuits dans lesquels on trouvait les faits les plus sordides que ça m’en faisait rire. Alors j’ai eu cette impression très forte et évidente d’une arme politique « ne sortez pas, restez chez vous », ayez peur et je me disais « je ne veux pas que mon pays ressemble à ça mais c’est si facile de faire peur », je crois malheureusement que nous y sommes depuis quelques années. Toujours est il qu’il faut une sacrée force de caractère pour forcer cette porte, briser ce mur invisible et bien sur nous ne sommes pas dans un monde de Bisounours. Dans l’absolu ça dépasse le genre mais il est vrai aussi que nous vivons dans un monde sexiste qui penche.
    Pour finir une réflexion de Franz Kafka « « Il n’est pas nécessaire que tu sortes de ta maison. Reste à ta table et écoute. N’écoute même pas, attends seulement. N’attends même pas, sois absolument silencieux et seul. Le monde viendra s’offrir à toi pour que tu le démasques, il ne peut faire autrement, extasié, il se tordra devant toi… »

    Aimé par 1 personne

  2. Danielle Touré faure dit :

    Article passionnant : j’ai fait pas mal de stop étant jeune sans trop me poser ce genre de questions et, de toutes façons, certains faits divers sordides ont prouvé que c’était aussi dangereux pour les hommes (y compris militaires !) que pour les femmes.
    Cependant il vaut mieux ne pas être une jeune femme disqualifiée socialement : nombre de jeunes Amérindiennes ont été assassinées au Canada – y compris au Québec – et actuellement on en parle officiellement en termes de génocide-féminicide… Je suis d’accord avec vous en ce qui concerne les techniques de combat fondées sur le sport : cela ne sert à rien face à un agresseur cependant j’ai suivi quelques cours donnés par une femme uniquement à des femmes sur des techniques de protection et d’attaque qui ne demandent aucune force physique mais déstabilisent l’adversaire si on montre que l’on est capable d’aller jusqu’au bout : cela m’a sauvé la vie en pleine rue, la nuit, dans un quartier chicos de Paris avec une bande de bcbg en goguette – comme quoi les quartiers « dangereux » ne sont pas forcément ceux que l’on croit !
    Vivre est de toute façon une maladie mortelle et mourir sans avoir vécu ou avoir vécu une autre vie que celle que l’on choisit est vraiment dommage !

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  3. Guad dit :

    Bravo , c est magnifiquement écrit et passionnant. Je ne comprends pas bien le bon sens , de ta phrase(perso, j aurais inversé je crois, ?mais ai je bien compris?…)  » je passerais plus de temps à essayer de m’en remettre qu’à regretter d’avoir « osé » m’aventurer à voyager seule. »
    Ton analyse de la peur me fait penser à ce que j’aime en Californie,: depuis des décennies, les californiens vivent avec l’idée du « Big One » (moment où la faille de San Andréas de détachera du continent, créant la pire des catastrophes): cette idée dans chaque esprit donne une densité particulière qui participe à la recherche d’une qualité de vie de chaque instant…
    ENJOY!
    Guadalupe

    Aimé par 1 personne

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