Classes Freinet à La Chapelle Saint-Luc

Septembre 2018

Ça y est, c’est le grand jour : aujourd’hui, c’est la rentrée des classes.

 Arrivée hier en stop, je découvre tout juste le paysage qui entoure l’école de La Chapelle Saint-Luc, une petite ville en périphérie de Troyes : des logements sociaux (je suis hébergée en Couchsurfing dans un immeuble qui sera prochainement démoli pour rénovation), des terrains vagues, des centres commerciaux cheaps.

Au milieu des barres d’immeubles, l’école Jean Jaurès classée REP+ (zone d’éducation très prioritaire). Je suis accueillie par un couple d’enseignants qui fonctionnent en pédagogie Freinet : Lili Desbois, qui vient m’ouvrir la porte et réalise qu’on s’est déjà croisées dans des rencontres Freinet, et Jean-Claude Mura, qui me présente selon son rituel en expliquant :

« C’est Lola, elle fait le tour du monde des écoles et elle commence à La Chapelle. J’aime bien dire ça. »

cité

La cour de récréation fourmille bientôt d’enfants, de parents et d’enseignants. D’un côté, les ami.e.s se retrouvent, impatients de se raconter leur été et de savoir s’ils seront dans la même classe. De l’autre côté, certains élèves vont saluer leur anciens enseignants : Jean-Claude échange quelques checks de bienvenue avec ses élèves de l’an dernier. Alors que les parents donnent leurs ultimes recommandations et que les enfants s’essuient vigoureusement le front après les derniers bisous rituels, tout le monde se rassemble pour la traditionnelle répartition des classes.

Je suis peut-être une sentimentale de l’école mais je suis attachée à ce moment qui marque le début de l’année. Il y a dans l’air une émotion spéciale qui mêle recommencement et renouveau. Les premiers mots revêtent donc nécessairement une dimension symbolique. Et justement, dans un coin de la cour, une phrase me parvient aux oreilles et m’interpelle :

« Les enfants, veuillez montrer à vos parents que vous savez vous taire quand un adulte parle. »

Je reste sur place, interloquée.

Ce retour abrupt à la réalité de l’école traditionnelle me rappelle instantanément pourquoi je suis là et le but de ma recherche. En réalité, cette entrée en matière n’est pas surprenante car c’est là effectivement une attente ordinaire de l’école : l’enseignant fait classe, les élèves écoutent, appliquent et ne participent que lorsqu’ils sont interrogés. Cette remarque illustre simplement le principe de base de l’école, à savoir la différence de statut entre celui qui enseigne et celui qui apprend.

Pourtant, ma conviction à l’aube de ce voyage est qu’il y a autre chose à attendre des enfants, qu’il existe d’autres façons de faire. Je me demande donc ce que je vais observer dans cette école :

  • Vais-je voir des enseignants qui écrivent au tableau pendant que des élèves peu motivés s’agitent sur leur chaise et jouent avec leur matériel en regardant le plafond ?

  • Vais-je trouver les habituels élèves au faible niveau scolaire qui pleurent lorsqu’ils sont en échec devant un exercice et qui s’angoissent pour des questions concernant la couleur du stylo ou le nombre de carreaux à partir duquel écrire la date ?

  • Les élèves feront-ils les dictées quotidiennes prescrites par le ministère ? (celles où les fautes sont soulignées en rouge et où chaque élève est en compétition avec les autres)

Le fonctionnement de classe que j’ai observé cette semaine s’émancipe de ces problématiques et de la posture autoritaire de l’enseignant pour ouvrir un chemin pédagogique radicalement différent.

Voilà ce qui m’a marquée lors de ces deux semaines :

ardoise 1

Traditionnellement, les enseignants organisent leur année en fonction des programmes et non des envies des élèves. Or dans les classes de Lili et de Jean-Claude, on part du principe qu’il est nécessaire que les élèves soient motivés et comprennent les enjeux de ce qu’ils apprennent. On attend d’eux qu’ils deviennent acteurs de leurs apprentissages.

En début d’année, ce positionnement en surprend certains, habitués à l’apprentissage passif où il suffit d’écouter distraitement l’enseignant, ouvrir le cahier au bon moment et recopier les réponses sans forcément les comprendre. Dans les classes de Lili et de Jean-Claude, les activités à faire sont notées au tableau : parfois l’ordre est imposé, parfois les élèves choisissent. Quoi qu’il en soit, très peu de moments d’apprentissage sont collectifs : chaque élève travaille à son rythme sur du travail qui correspond à son niveau.

Les élèves doivent passer par certaines activités obligatoires en mathématiques et en français. Le matin, chacun écrit un texte libre (sans contrainte) qu’il peut ensuite lire à la classe, taper à l’ordinateur et qui deviendra le support d’un travail orthographique. Jean-Claude leur explique :

« Vous allez écrire des textes et je les corrigerai. Si vous faites des erreurs, par exemple sur le pluriel, je vous mettrai le numéro de la fiche d’orthographe sur le pluriel à faire. Comme ça après c’est magique, vous arrêterez de faire des fautes de pluriel. »

Quand ils ont terminé, ils peuvent aller vers des ateliers où ils ont accès à diverses activités scientifiques, informatiques, manuelles et artistiques. La classe fourmille de projets divers : d’un côté, un élève a décidé d’apprendre à placer tous les pays d’Afrique sur la carte, tandis qu’à l’autre bout de la classe un autre se passionne pour les circuits de billes.

Dans un cadre de classe pensé pour être un espace riche et stimulant, les enseignants amènent les élèves à réaliser des projets personnels dont ils sont les initiateurs. Pas de manuels dans l’espace de la classe mais un matériel très varié que les enfants sont encouragés à explorer, comme l’explique Lili :

« Ce que j’aimerais c’est que vous apprivoisiez la classe et tout ce qui s’y trouve. »

L’enjeu de la rentrée est que les élèves se saisissent de la liberté qui leur est offerte pour avancer selon leur propre progression. Les possibilités sont bien trop vastes pour s’ennuyer à regarder le plafond.

1Atelier scientifique autonome

ardoise 2

J’ai souvent entendu dire que le fait de garder une distance importante avec les élèves serait le seul moyen d’obtenir un climat de classe équilibré. Ici je note pourtant que les enseignants sont dans une relation de proximité avec les enfants. C’est d’autant moins habituel qu’ils sont dans un contexte de REP+ où une bonne partie des enfants vivent des situations familiales extrêmement compliquées qui engendrent parfois des problèmes de comportement importants.

Jean-Claude passe par l’humour en permanence, ce qui lui permet de poser les règles de base de façon ferme mais sympathique. L’élève en grosse difficulté de comportement est accueilli sous le titre de « super champion inter-galactique » !

Il invite les élèves à l’appeler par son prénom :

« Vous pouvez m’appeler Jean-Claude si vous y arrivez. Lui par exemple il n’y arrive pas, il m’appelle maître. »

Quand les élèves l’appellent « Maaaître ? », par habitude, il leur répond généralement sur le même ton : « Elèèève ? »

Lili est d’une immense douceur, son attitude inaltérablement calme permet de poser les élèves et de désamorcer les conflits pourtant très courants avec ces enfants qui ont grandi dans une culture de la violence.

Comme c’est prévisible en début d’année, certains nouveaux élèves, peu sûrs d’eux, se bloquent dès qu’ils rencontrent une difficulté. Chez Jean-Claude, une petite fille n’arrive pas à écrire de texte et s’exprime de façon inaudible. Chez Lili, deux restent bloqués devant leur fiche de maths : l’un ne fait rien et attend que ça passe, l’autre se met à pleurer.

« Je ne vais pas vous disputer si vous n’avez pas compris. Et on ne va pas se laisser faire par une fiche de maths ! »

Ces discussions servent à rassurer les élèves à qui l’école traditionnelle a parfois fait perdre toute confiance en eux. Il s’agit de leur montrer que l’erreur est source d’apprentissage.

Chez Lili, je retiens des paroles apaisantes :

« Vas-y, fais toi confiance ! »

« J’ai pris du plaisir à corriger vos textes hier. »

Une élève me l’explique elle-même :

« La maîtresse nous laisse faire beaucoup de choses parce qu’elle a confiance en nous. »

2Une élève demandant de l’aide

 

ardoise 3

On limite généralement les interactions entre les élèves par peur de l’indiscipline et du bruit. Ici, le silence n’est que très rarement imposé et les interactions entre élèves sont encouragées ; seul le chuchotement est requis.

« Aujourd’hui, on va apprendre à chuchoter. »

Je suis frappée dès mon arrivée par le calme qui règne dans les deux classes. L’exigence sur le niveau sonore est très haute. En début d’année les reprises sont nombreuses, mais sur un ton soit humoristique, soit très doux et dénué d’exaspération.

« Tu es sûr que tu chuchotes ? »       « Heu… Non. »

Cette atmosphère paisible est d’autant plus frappante qu’elle contraste avec le contexte socioculturel des enfants de l’école, nettement moins apaisé. Il me semble important de préciser qu’un grand nombre d’enfants de ces deux classes vivent dans des hôtels sociaux ou des HLM de cité plus ou moins délabrés. Ils sont peu à être nés en France et ont quasiment tous des parents immigrés. Certains parents ont fui des pays en guerre, beaucoup travaillent jusque tard le soir pour des jobs sous-payés. Ces enfants baignent dans la violente réalité de la cité où deals et tabassages sont des faits d’une grande banalité, conséquence de la ségrégation sociale et spatiale qui abandonne les classes populaires dans des quartiers ghettoïsés.

Mais même si cette violence sociale se ressent par moments dans les interactions entre élèves, la classe est calme. D’ailleurs, une rapide balade dans les couloirs me suffit pour établir une comparaison. Dans les classes voisines, on entend nettement les voix de l’enseignant ou de l’élève interrogé qui parlent fort car ils s’adressent au collectif. Tandis que chez Jean-Claude et Lili, on entend les chuchotements mêlés de la classe et de l’enseignant.

3Ambiance apaisée à l’atelier peinture

ardoise 4

Alors que la grande majorité des enseignants préfère des niveaux de classe simples, Jean-Claude et Lili font le choix du triple niveau : CE2, CM1, CM2. Ce parti pris s’accompagne d’un discours qui valorise l’entraide entre les élèves. Parce qu’ils ont des âges et des degrés de maturité différents, les élèves vont pouvoir interagir de façon productive. Les CM1 et CM2 qui étaient déjà dans la classe l’an dernier sont encouragés à aider les CE2 qui viennent d’arriver en les guidant et en corrigeant leur travail.

« Les CE2, quand vous avez fini votre travail de maths, vous demandez à un grand de vous corriger. »

« Quand la maîtresse est occupée, on aide les nouveaux. J’aime bien parce que c’est comme si je prenais la place de la maîtresse et je me sens grande. »

J’entends donc un CM2 terminer d’aider une petite fille en CE2 :

« Voilà, je t’ai expliqué en faisant un exemple, tu continues toute seule et tu m’appelles si tu as besoin. »

La diversité des âges évite de mettre les élèves en concurrence : ils choisissent chacun des activités de leur niveau quelque soit leur classe. Par exemple, plutôt que de faire des dictées collectives, chaque élève écrit une liste de mots où il note les mots qu’il a mal orthographiés, ce qui lui permet de s’entraîner sur ses propres erreurs. Chaque semaine, les élèves se dictent leurs mots respectifs par binôme et s’auto-évaluent. Chez Lili, les mots utilisés pour expliquer l’importance de la coopération sont ceux-là :

« Chacun a son chemin, chacun avance à son rythme. Toi tu as ton chemin, ce n’est pas le même que celui de ton voisin. Mais on est tous ensemble et parfois on peut se croiser pour mieux avancer. »

4Tutorat CM2-CE2

ardoise 5

L’école traditionnelle apprend aux enfants la citoyenneté en faisant apprendre des leçons tirées de manuels d’éducation civique. Au contraire, la pédagogie Freinet met les enfants dans la position de citoyens en leur permettant d’en faire l’expérience directement.

Au Conseil, réunion des enfants et de l’enseignant où est discuté ce qui concerne la vie collective de la classe, deux filles organisent la discussion : l’une donne la parole, l’autre annonce les thématiques et régule les interventions. Plusieurs sujets sont abordés. On règle les conflits en trouvant des solutions ensemble. On fait des propositions en ayant recours au vote à main levée. Un CE2 propose par exemple un projet de modelage en argile et demande : « Qui veut le faire avec moi ? » De nombreuses mains se lèvent, le projet de modelage est donc lancé. 

De là naît une organisation plus libre de la classe : ce n’est plus l’enseignant qui décide de tout. Cette organisation par les élèves leur permet de structurer eux-mêmes leur lieu d’apprentissage. Une après-midi, un garçon glisse d’ailleurs à Lili :

« Ici je me sens comme chez moi. »

Chez Lili, les élèves ont des ceintures de comportement de couleur qui correspondent à leur niveau de responsabilité et qui leur permettent de gagner leur autonomie (organiser un atelier, se déplacer dans les espaces hors de la classe). Les élèves qui ont les ceintures les plus hautes sont responsables des autres. J’ai ainsi vu une élève en salle de bricolage (où un vélo, amené par un élève, attend d’être réparé par la classe) dire calmement à une autre :

« Tu es trop agitée, il faudrait que tu sortes te calmer. »

Les premières semaines, le cadre reste à définir et l’autogestion hésitante mais les premières réunions marquent le début de la construction du groupe.

5Ateliers dans le couloir gérés par les élèves en ceintures vertes et bleues

Quelques photos supplémentaires :

La conclusion que je tire de mon séjour à La Chapelle Saint-Luc est que les enseignants en zone d’éducation prioritaire devraient être admirés bien plus que les footballeurs ou les stars des magazines. Je garde un goût amer en pensant au mythe de l’égalité des chances vendu par un pays qui trahit ses idéaux. La question de l’éducation alternative ne peut pas être considérée indépendamment de la question sociale, et changer les sigles des zones d’éducation prioritaire tous les ans (d’abord ZEP, ensuite RAR, RRS et maintenant REP) ne résout pas le problème de la ghettoïsation. Dans ce contexte, la pédagogie Freinet est une pédagogie politique.

Je ressors néanmoins de ces quelques jours d’école très heureuse d’avoir rencontré des enseignants passionnés qui créent des espaces où les enfants apprennent de façon autonome dans un cadre bienveillant et coopératif.

La notion du temps semble différente ici : tant de choses remises en cause en une semaine !

profils

Carte d’identité de l’école

carte d'identité Jean Jaurès

« L’école a oublié sa mission… qui n’est pas de distribuer des savoirs à des élèves qui n’en veulent pas, mais de transformer les élèves en demandeurs de savoir. »

Sylvain Connac

« Il faut casser une politique du logement qui, sur chaque territoire, laisse s’aggraver la ségrégation spatiale entre riches et pauvres, et produit des quartiers toujours plus homogènes socialement. L’enjeu dépasse la seule question scolaire : concentrer les élèves issus des milieux défavorisés dans les mêmes classes dès le plus jeune âge est aussi un enjeu sociétal : à quel moment les enfants de notre pays auront-ils une chance d’être mélangés ? »

Nicole Geneix

(Merci à Violaine Mazeau et à mon père pour leurs précieuses relectures !)

Des questions sur le fonctionnement de ces classes ou sur la pédagogie Freinet ? Un retour positif ou négatif sur l’article ? L’espace de commentaires en-dessous sert à ça !

3 réflexions sur “Classes Freinet à La Chapelle Saint-Luc

  1. Gwenaëlle BAUDOIN dit :

    Bonjour Lola,
    Ce qui me frappe le plus dans ce premier article, c’est ce qu’on autorise comme liberté aux enseignants dans ces quartiers dits REP+ (effectivement, le changement de nom quasi-annuel me choque beaucoup, moi aussi…). Si l’on constate à quel point ce type d’enseignement est bénéfique sur les enfants dans un environnement familial et sociétal aussi peu propice à l’apprentissage scolaire, pourquoi ne peut-on envisager qu’il le soit pour tous les enfants ?! Pourquoi faudrait-il avoir la « chance » d’habiter dans un quartier « populaire » et « difficile » pour bénéficier d’une pédagogie attentive au rythme de l’enfant et à ses besoins tant physiologiques que cognitifs ou émotionnels ?
    En tout cas, j’ai beaucoup aimé ce premier article, et je vais de ce pas lire le suivant !
    Bonne journée à toi et bonne route.

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    • beber dit :

      Détrompez vous, en rep+, les enseignants sont plus surveillés (les cp et ce1) à cause des classes à 12; exigence de résultat, obligation de prendre telle ou telle méthode…

      J'aime

  2. beber dit :

    N’importe quel enseignant peut pratiquer ce type de pédagogie s’il le souhaite, cela n’a rien à voir avec le fait d’être en rep ou rep+.
    Hélas, bon nombre d’enseignants sont totalement formatés par les espe (= »fac pour enseignants ») et mis sous pression par les collègues qui ne comprennent pas, les inspecteurs (eux-mêmes mis sous pression de la hiérarchie) et autres pour rester dans les « normes » de la constante macabre, les normes ne pas bouger, obéir aveuglément aux ordres etc etc etc…

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