Summerhill à Leiston

Novembre 2018

C’est sous une violente averse que j’arrive dans le Suffolk, à l’école de Summerhill, un matin d’automne. Je suis en voiture avec Duncan Bathgate, le directeur d’une autre école alternative où je suis en visite, à une heure de là.

Je suis surexcitée. Summerhill, ce n’est pas n’importe quelle école, c’est une légende.

Fondée en 1921 dans le sud-est de l’Angleterre, c’est la première école libre au monde. J’ai d’ailleurs bien envoyé quelques mails pour essayer de la visiter par moi-même mais on m’a systématiquement répondu de venir à une journée portes ouvertes. L’école ne souhaite pas être envahie de visiteurs, ce qui est compréhensible. Par chance, Duncan connaît bien Henry, le petit fils d’A.S. Neill (célèbre fondateur de l’école), et a la gentillesse de m’amener avec lui pour une visite. Nous ne passerons que la journée mais c’est déjà plus que ce que j’espérais.

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Le concept Summerhill

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Duncan et moi suivons Henry dans les différents coins de l’imposant campus. L’école accueille environ 80 élèves entre 5 et 16 ans, dont une bonne partie vit à l’internat de l’école, et compte une douzaine d’adultes pour les accompagner. Quelques enfants et adolescents nous rejoignent au fur et à mesure de la visite, tandis que le soleil revient doucement. Des familles du monde entier envoient leurs enfants à Summerhill, on croise donc des Anglais mais aussi de jeunes Brésiliens ou Chinois.

Summerhill est avant tout célèbre pour ses principes libertaires, son organisation démocratique et l’absence de séparation des âges.

« Vous connaissez l’idée, non ? Ici, les cours sont optionnels tout au long de la scolarité et les enfants décident de toutes les règles de l’école. »

Au départ, l’école accueillait principalement des enfants « difficiles », dont les autres écoles ne voulaient plus. Mais Summerhill c’est surtout un parti pris pédagogique révolutionnaire – en particulier par rapport au système scolaire anglais de l’époque – refusant d’appliquer un modèle éducatif qui prépare les enfants à devenir la main d’oeuvre attendue par l’industrie.

« Il est évident qu’une école où l’on force des enfants actifs à s’asseoir devant des pupitres pour étudier des matières inutiles est une mauvaise école. Une telle école n’est bonne que pour ceux qui croient à son efficacité, c’est-à-dire pour ces citoyens sans imagination qui veulent des enfants dociles, dénués d’imagination. » (A.S. Neill)

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Liberté et confiance

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A Summerhill, certains enfants mettent des années avant de mettre les pieds dans une salle de classe. Ils sont libres d’occuper leur temps entre les multiples espaces (certains sont en accès libre, d’autres ont un système d’inscriptions) : l’immense jardin, la bibliothèque, l’atelier menuiserie, la salle de musique, d’art, de sport…

En sortant de l’atelier menuiserie, mon regard est capté par deux jeunes garçons que j’aperçois dans le jardin. Ils sont tous deux en t-shirt, pieds nus et marchent tranquillement dans les grandes flaques d’eau causées par l’averse. Cette image me frappe. Dans tout autre contexte, j’imagine qu’elle serait probablement interrompue par un adulte au ton raisonnable (« vous allez tomber malades »), mais ici, que les enfants fassent l’expérience du contact avec l’eau, la boue, le froid ne gêne personne. L’un des deux finit même par tout simplement s’allonger dans l’eau. Henry nous glisse que le prochain livre de sa mère Zoë Neill, la directrice actuelle (l’école a un côté empire familial), s’intitulera sûrement Pieds nus dans les flaques.

Henry nous amène ensuite devant un arbre gigantesque, autre symbole fort de l’école. Il n’y a personne dans ses branches mais Myriam affirme que, lors de journées moins pluvieuses, il est truffé de petits grimpeurs. Henry confirme :

« J’ai passé presque tous les jours de mon enfance à trouver différentes façons de l’escalader. »

Cet arbre a visiblement fasciné des générations entières d’enfants. Selon les périodes, on a pu y monter avec ou sans échelle, mais il n’y a jamais eu de limites de hauteur jusqu’où aller. Aujourd’hui, une corde accrochée à plusieurs mètres de hauteur sert à se balancer.

« En quasiment un siècle, il n’y a presque jamais eu d’accidents. »

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Un fonctionnement démocratique

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Que l’école se revendique libre ne signifie pas qu’elle soit dépourvue de règles. A.S. Neill a énormément écrit sur la différence entre liberté et anarchie : la liberté totale n’existe pas car les droits des autres entrent nécessairement en jeu.

A Summerhill, il y a certainement plus de règles que dans n’importe quelle école traditionnelle anglaise. Seulement, elles sont définies par les enfants, au cours l’Assemblée Génerale, hebdomadaire et obligatoire. Présidée par un.e élève (des images ou l’enfant meneur crie « fermez-la ! » pour obtenir le silence restent célèbres), la réunion consiste à écouter les propositions et résoudre les conflits en ayant recours au vote majoritaire à main levée.

Étonnant rituel de l’école : de temps en temps, quand il y a trop de règles, on les supprime toutes et on recommence à zéro.

« Aucun coupable à Summer Hill ne montre de défi ou de haine envers l’autorité du groupe. (…) Cette loyauté des élèves de Summerhill envers leur propre démocratie est surprenante. Elle n’est causée ni par la peur, ni par le ressentiment. (…) Le sens inné de la justice chez les enfants ne cesse de m’émerveiller. Et leur capacité d’organisation est énorme. L’autodétermination, en matière d’éducation, a une valeur infinie. » (A.S. Neill)

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Des cours optionnels

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J’observe que la plupart des élèves de Summerhill ont des mouvements lents, tranquilles, à l’opposé de l’agitation des écoles traditionnelles. Ils ne semblent guère préoccupés par les examens et les devoirs à rendre. Pourtant, ils en ont ! Car, bien que cela puisse étonner, les cours dispensés à Summerhill ont beau être facultatifs, ils ressemblent à des cours traditionnels.

Seulement, à Summerhill, on renverse les priorités éducatives. Que l’enfant aille en cours ou pas importe peu, puisqu’on sait qu’il ira lorsqu’il sera prêt. Ce qui compte, c’est ce que Henry appelle l’intelligence socio-émotionnelle :

« Que les enfants apprennent à être bien avec les autres et avec eux-mêmes, c’est le seul objectif. Après ils vont naturellement vers les apprentissages. »

La pédagogie de Summerhill consiste donc à laisser le temps à ses élèves. Le temps de réfléchir à ses motivations, à son rapport aux autres, à qui on est, avant de décider si on va plutôt s’inscrire au cours de trigonométrie ou d’histoire de l’art.

Je rencontre Myriam, 14 ans, arrivée dans l’école il y a deux ans :

« C’était difficile avec ma mère, c’était difficile à l’école. Moi j’adorais les sciences mais je devais aller à plein d’autres cours dont je me fichais. »

En arrivant ici, Myriam a tout de suite choisi de passer l’examen du bac de sciences (en Angleterre, c’est possible), qu’elle a obtenu à 12 ans. Aujourd’hui, elle assiste le prof de sciences pour faire cours aux petits.

Summerhill est un internat pour une raison : A.S. Neill préconisait de tenir les enfants éloignés de la brutalité de la société des adultes.

« Il y a beaucoup d’enfants à qui ça fait du bien de grandir ici, loin de leurs parents. »

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L’état d’esprit Summerhill

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Summerhill, c’est aussi une culture particulière. En offrant une éducation libre à ses élèves depuis des dizaines d’années, l’école a produit des générations de jeunes étonnamment ouverts et progressistes. A.S. Neill écrivait déja en 1960 :

« La vraie liberté, vécue activement en communauté, comme à Summerhill, semble faire pour un grand nombre ce que la psychanalyse effectue pour l’individu. Elle libère ce qui est caché. C’est une bouffée d’air pur qui pénètre l’âme pour la débarrasser de sa haine du moi et des autres. »

Myriam me raconte les discussions décomplexées sur les thèmes de l’adolescence qu’elle a avec ses amis :

« Il n’y a pas de tabous à Summerhill, on parle de tout. Il y a des gens plus introvertis que d’autres mais personne n’est vraiment timide. »

Myriam (qui, je rappelle, n’a que 14 ans) s’intéresse également à la question de la nudité. Elle s’insurge contre les normes conservatrices qui déterminent les règles de pudeur et revendique un droit à la nudité libre et non sexualisée. Sa prochaine proposition à l’Assemblée Générale : proposer des plages horaires nudistes dans la piscine de l’école ! Je l’écoute, ébahie et éblouie qu’une élève de son âge puisse porter une telle réflexion.

Dès les débuts de l’école, A.S. Neill avait des positions sur la sexualité des enfants jugées scandaleuses : il disait ne pas comprendre pourquoi, si deux jeunes adolescents consentants venaient lui demander un préservatif afin d’avoir une relation sexuelle, il devrait leur dire non. Aujourd’hui encore, la question légale reste compliquée. Henry est formel :

« Aucun éleve n’a jamais eu de relations sexuelles à Summerhill… (Toux faussement nerveuse qui finit en éclat de rire.) Enfin, ça c’est ce que vous direz que je vous ai dit ! »

Quasiment un an après mon passage à Summerhill, je reste marquée par ce lieu d’apprentissage si unique en son genre. Bien sûr, la pédagogie de l’école présente des limites. D’abord, il faut souligner le caractère sexiste et homophobe des textes de psychanalyse produits par A.S. Neill, dont l’école se distance aujourd’hui. Ensuite, le discours de Henry me semble quelque peu fermé vis-à-vis de l’extérieur : que ce soient les parents (dont il faut éloigner les enfants !) ou d’autres écoles démocratiques qui font confiance à Summerhill ou s’en inspirent. D’autant que j’ai personnellement l’impression que d’autres écoles ont proposées des institutions plus démocratiques (en recherchant le consensus plutôt que le vote de la majorité par exemple). Enfin, l’école garde un côté élitiste : certains élèves ont des bourses mais le coût normal de la scolarité annuelle est tout de même d’environ 10 000 livres.

Néanmoins, il faut reconnaitre à l’école son caractère pionnier et sa capacité à rester toujours aussi vivante et proche des enfants au fil des années. Summerhill me fait l’effet d’un espace hors du temps, d’une bouffée d’utopie dans un monde aux normes rigides et nous rappelle, comme l’écrivait A.S. Neill, « qu’une éducation répressive ne peut avoir pour résultat qu’une vie qui n’est pas vécue pleinement. »

A VOIR : le très beau documentaire Les enfants de Summerhill (en ligne sur Youtube) et le livre d’A.S. Neill (dont sont tirées les citations) Libres enfants de Summerhill.

Crédit photos : Philipp Klaus.

(Merci à mon père pour sa relecture !)

Des questions sur le fonctionnement de Summerhill ? Un retour positif ou négatif sur l’article ? L’espace de commentaires en-dessous sert à ça !

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